EN DIRECT / EXPOSITION VIRTUELLE WHO IS HERE?

EN LIGNE DU 20 AVRIL AU 10 MAI 2020

PAR JEANNE VARALDI ET JULIETTE DELECOUR

« Mais il faut se rendre à l’évidence: je peux bien refermer sur moi toutes les portes que je veux, désormais, je ne suis plus jamais seule. » Mona Chollet, commentant son expérience du numérique dans « Chez Soi : une odyssée de l’espace domestique », 2015

« Qui est là ? » c’est autour de cette question que Jeanne Varaldi réunit 12 artistes de France, de Russie, d’Angleterre et des Etats-Unis à l’occasion d’une exposition virtuelle qui interroge l’expérience de confinement. « L’idée m’est venue en regardant un documentaire sur Kiki Smith[1] qui constituait son exposition collective rêvée, dans un espace imaginaire. Elle semblait réunir autour d’elle des figures familières ou tout du moins inspirantes et je me suis dit qu’un tel espace, même virtuel, pourrait être précieux pendant le confinement. ».  

Virginia Woolf a souligné l’importance d’avoir « une chambre à soi ». C’est dans cette lignée que l’exposition virtuelle s’est constituée : comme un lieu ressource et refuge pour les artistes en cette période de confinement. Elle se compose d’une salle unique, que le visiteur peut balayer à 360° degrés.  L’occasion de partager l’univers intérieur des artistes, qu’il s’agisse de paysages abstraits, de portraits, d’autoportraits ou encore de scènes de vie domestique. Les œuvres abstraites de Christopher Eadicicco, Ayse Sirin Budak et Jeanne Varaldi agissent comme autant de fenêtres, ouvertes sur des espaces imaginaires et colorés qui invitent à l’évasion. La période que nous traversons marque toutefois les artistes et fait irruption dans les œuvres. Les peintures iconiques de Laure Saffroy-Lepesqueur représentent des « âmes sensibles », souffrantes et invisibilisées. Elle érige en emblèmes ces figures symboliques, souvent féminines, dont l’une se pare d’un masque. Elles rejoignent la série d’autoportraits réalisée par Laura Ma, dans laquelle gants et masques se fondent dans une atmosphère onirique. Le portrait fragmenté de Marina Clemente et les corps poreux d’Alice Mansfield interrogent également le rapport à soi et aux autres dans cette période d’isolation.

Ce sont aussi nos intérieurs et nos solitudes qui sont scrutés par les artistes. Gillian Genries présente des espaces domestiques construits à partir de collages photos et de peinture digitale, qui intriguent et dérangent. L’œuvre photographique « Antichambre » de Laurent Lacotte, met quant à elle en scène une figure humaine miniature assise sur une sorte de banc, qui se révèle être une gélule d’anxiolytique, tandis que l’artiste rappelle que les français sont parmi les premiers consommateurs de psychotropes au monde. Plus loin, les maisons minimalistes et démultipliées présentées par Thibault Marcilly explorent le sens des « ensembles urbains ». Les habitations représentées sont quasi-identiques et forment une masse dense et compacte. Thibault Marcilly, architecte de formation, dessine des villes dont les formes, les contrastes de façade et le choix des échelles en révèle la poésie. Marqué par le vide et l’immobilité des espaces urbains dans ce temps de confinement, il cherche à traduire cette atmosphère étrange dans ses dessins : « Les bâtiments ont plus que jamais le même statut, quels que soient leur forme, leur style, leur époque, leur couleur. D’un point de vue abstrait, ils font tous partie du même ensemble. » Les traits communs du bâti renvoient aussi aux traits communs de nos expériences de confinement selon l’artiste : « Quelle que soit l’apparence des lieux, nous vivons tous la même chose, nous partageons les mêmes craintes et les mêmes questions, mais aussi la même humilité. »

Le projet vise à manifester les connexions entre artistes au-delà des contraintes physiques qui sont aujourd’hui imposées. C’est un projet propre à cette période de confinement, qui tire parti des outils numériques. La démarche est expérimentale : utiliser ces outils virtuels facilite l’accrochage technique, chaque artiste est libre de choisir l’échelle qui lui convient. Suivant cette liberté, Juliette Delecour a proposé une installation photo très grand format qui représente un homme solitaire dans un paysage. Ce jeu d’échelle reste toutefois contrôlé par celle de l’écran du visiteur. Les connexions s’opèrent mais la démarche est amputée de toute matérialité. Juliette Delecour témoigne : « Quand Jeanne Varaldi m’a proposé de participer au projet Who is here? j’ai été curieuse de voir la forme qu’une telle exposition pourrait prendre. Cela m’a rappelé certains jeux vidéos où tout un monde restait à construire. Jeanne a donc, en quelque sorte, créé un nouveau monde à l’aide de nos œuvres, un monde avec des frontières, des enjeux techniques et sociaux légèrement différents du monde que nous connaissions jusqu’ici, tout en s’inspirant des codes déjà établis. Ce « légèrement différent » nous pousse à adopter de nouveaux comportements à la fois contraignant et très enrichissant. Les formes de dialogues s’organisent alors autrement, que ce soit avec les autres artistes, la commissaire d’exposition ou avec le public, tout se fait par mail, par messages, par appels… tout ne passe plus que par un écran. Cette exposition c’est une multitude de fenêtres s’ouvrant les unes sur les autres, notre regard passe de l’écran, à une oeuvre, au propos de l’artiste, puis une autre oeuvre… C’est pour moi un résumé exact de notre actualité en cette période de confinement, il est encore possible de faire, de créer, de penser, mais sous une forme où la notion de liberté reste questionnable. »

L’exposition agglomère des œuvres isolées et révèle précisément la nature de ce « virtuel » qui les rassemblent. La série photographique FaceTimes de Vasilisa Ganakova présente des compositions simples d’objets du quotidien (carnet, tupperware, pomme), sur lesquels trône un smartphone. Sortes de natures mortes modernes, elles rendent un hommage figé à ce que l’on peut difficilement qualifier de simple objet. Cette série agit comme une mise en abîme de la salle d’exposition elle-même. 

A l’origine de la démarche, Jeanne Varaldi rappelle la centralité des réseaux sociaux : « J’observe souvent les travaux des artistes sur Instagram, et j’aime entrer en contact avec eux pour échanger sur leurs inspirations, leurs parcours et actualités. En lançant un tel appel à projet, j’ai voulu me laisser surprendre. Ce sont finalement 12 artistes, qui, pour la majorité, ne se sont jamais rencontrés, qui partagent et relaient un contenu commun. » Un pas de plus semble franchit dans le décalage entre représentation et réel : après la trahison des images, la trahison des écrans ? 

Chaque spectateur est invité à faire l’expérience personnelle de cette exposition : pas de parcours guidé, pas de billet d’entrée, pas de régulation des flux, ni de temporalité. L’espace virtuel se visite à toute heure du jour et de la nuit, seul ou accompagné.

A la rencontre des œuvres, le visiteur est libre d’ouvrir ses fenêtres, d’ici au 11 mai 2020.  

[1] Femmes artistes : Kiki Smith, arte.tv, 2016.

Jeanne Varaldi et Juliette Delecour

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©2020 par Jeanne Varaldi

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